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Une affaire de femmes
100 ANS D’ENGAGEMENT - Ces trois pionnières qui ont fait Auxilia
Il est une histoire commencée sans bruit, presque à voix basse, dans des chambres d’hôpital, des sanatoriums isolés, des corps immobilisés trop tôt par la maladie, des lettres écrites à la main. C’est l’histoire d’Auxilia, initiée par Marguerite Rivard, une jeune femme dont la vie bascule très tôt.
Marguerite naît en 1897 à Orléans (Loiret), à une époque où la médecine avance encore à tâtons face aux maladies chroniques. Très tôt, son corps se dérègle. À sept ans, les premiers signes apparaissent et le diagnostic redouté tombe : c’est une tuberculose osseuse. Puis, à mesure que l’enfance s’éloigne, la maladie s’installe, s’aggrave, s’impose.
Marguerite à tout juste quatorze ans, en 1911, quand elle est frappée de paralysie à la suite d’un mal de Pott mal soigné. Le diagnostic ne laisse que peu d’espace à l’espoir immédiat : immobilisation, hospitalisation, sanatorium de Berck (Pas-de-Calais). Un an dans cet univers blanc, suspendu, où les jours se ressemblent et où l’on apprend à survivre autrement.
Elle en sort capable de remarcher, mais le corps reste fragile, comme une promesse inachevée.
Puis vient 1914. Une chute. Et cette fois, l’irréversible : une hémorragie de la moelle épinière. Marguerite devient définitivement paraplégique. Elle retourne à Berck, puis rentre à Orléans en 1918. Elle a 21 ans.
« Pas guérie mais vivante ! »
À cet âge où d’autres commencent à choisir leur vie, elle comprend qu’elle ne quittera plus son fauteuil roulant. Elle le formule simplement, sans détour : « Pas guérie mais vivante ! ».
C’est peut-être là que commence vraiment l’histoire d’Auxilia. Cette phrase n’est pas une résignation. C’est une bascule, un engagement.
En 1920, une amie lui demande de participer à une œuvre de malades : Amicitia. L’idée est simple, presque fragile : mettre en relation des malades par correspondance, leur redonner un lien, une voix, une présence dans un monde où l’isolement est total.
Marguerite s’y engage pleinement. Pendant six ans, elle écrit, organise, relie. Des milliers de malades entrent dans ce réseau épistolaire. Des lettres traversent les chambres, les lits, les silences. Mais quelque chose manque encore. Une impression d’inachevé persiste : la correspondance crée du lien, aide, mais ne suffit pas à reconstruire.
L’étincelle en 1925
Le 18 octobre 1925, une idée surgit. Elle est simple, presque évidente, mais elle change tout : et si l’on pouvait enseigner à distance à ceux qui ne peuvent plus se déplacer ? Une intuition naît : faire entrer le savoir dans les lieux d’où le corps empêche de sortir.
Avec son amie Madeleine Lebécel, elle s’appuie sur leurs souvenirs communs de Berck, sur ces années où l’on apprend malgré tout, malgré le corps, malgré les murs, malgré la maladie. Elles imaginent des cours envoyés par courrier. Des leçons qui entrent dans les chambres comme une main tendue. Des savoirs qui traversent les limites physiques et surmontent les contraintes sanitaires.
Des tracts sont diffusés dans les hôpitaux, les pensions, les lieux de soin. Et très vite, les demandes affluent. Trop nombreuses pour être ignorées. Trop urgentes pour être ralenties.
L’invention d’une école sans murs
Avec l’appui de Marguerite Pelecier, institutrice de 25 ans, le projet prend forme. Des cours sont envoyés par courrier. Des leçons déferlent dans les hôpitaux et les pensions comme des promesses d’avenir. Très vite, les demandes nouvelles affluent.
Le 1er février 1926, les premiers cours d’enseignement à distance commencent réellement. Ce n’est plus une initiative isolée, une simple expérience. C’est un mouvement qui naît, une réponse collective à une exclusion silencieuse.
Marguerite se retrouve débordée. Mais dans ce débordement, quelque chose de plus grand prend forme : une communauté invisible de personnes reliées par l’apprentissage, malgré la maladie et l’isolement.
La rencontre décisive
À l’été 1926, une rencontre change la trajectoire de cette initiative naissante : celle de Pierre Deffontaines et des Équipes sociales. L’idée quitte alors le cercle intime pour entrer dans une structure plus large, plus organisée.
En novembre 1926, Marguerite confie son initiative aux Équipes sociales de malades, et plus particulièrement à Marguerite Pelecier, qui devient très vite la cheville ouvrière du projet. Là où Marguerite Rivard porte l’élan et la vision, elle incarne la mise en œuvre, la structuration, la continuité. Ensemble, elles transforment une intuition en organisation durable.
Une œuvre qui change de nom et de destin
Le nom choisi est révélateur : Auxilia. Du latin auxilium, « venir en aide ». Mais ce n’est pas seulement aider. C’est accompagner. Être présent autrement. Ne pas abandonner ceux que la vie a éloignés des parcours ordinaires.
L’association est officiellement déclarée le 8 janvier 1929 sous le nom « Auxilia – Équipes sociales de malades ». Elle deviendra simplement « Auxilia » en 1946.
Dès ses premières années, l’essentiel est déjà là : une conviction que l’éducation, le lien et la transmission peuvent survivre à la maladie, à l’enfermement, à la distance.
Trois jeunes femmes, une même impulsion
L’histoire retient parfois les grandes institutions. Ici, tout commence par trois trajectoires, celles de trois jeunes femmes :
- Marguerite Rivard, 29 ans, la fondatrice, qui transforme une vie brisée par la maladie en moteur d’action ;
- Madeleine Lebécel, 28 ans, qui porte avec elle l’idée que l’apprentissage peut franchir les murs ;
- Marguerite Pelecier, 25 ans, qui donne à l’élan sa structure et assure sa pérennité.
Trois femmes. Trois destins précoces. Trois citoyennes généreuses et altruistes, entièrement dévouées à la cause qu’elles ont promue, sans relâche, jusqu’au bout de leur vie. En 1940 à seulement 43 ans pour Marguerite Rivard. En 1976, l’année où Auxilia fêtait ses cinquante ans, pour Marguerite Pelecier. 75 ans, et Madeleine Lebecel,78 ans, laissant en héritage une œuvre qui leur survit encore aujourd’hui.
Née dans fragilité d’un corps malade
Un regard rétrospectif sur ce siècle d’engagement ne révèle aucun grand moment spectaculaire. Pas de rupture brutale. Seulement une succession de gestes simples : écrire, envoyer, corriger, relier, recommencer.
Et au cœur de tout cela, une conviction qui traverse le temps : une personne empêchée physiquement n’est pas une personne empêchée d’apprendre, de comprendre, de transmettre. C’est cette idée, née dans la fragilité d’un corps malade, qui deviendra Auxilia. Et qui, aujourd’hui encore, continue de porter son nom comme une promesse tenue.
Car un siècle plus tard, cette histoire se poursuit. Elle a changé d’échelle, de métiers, de publics, de contraintes. Mais elle reste habitée par la même question : comment accompagner celles et ceux que la vie a mis à distance ?
Pour y répondre de façon pertinente 100 ans après la naissance, en 2026 les équipes salariées et bénévoles d’Auxilia, fortes de quelque 800 personnes engagées au quotidien, ne s’inscrivent pas dans la genèse, mais dans une autre temporalité : celle de l’évolution permanente et la transformation de l’association. Pour s’inscrire parfaitement dans une période marquée par le déploiement tous azimuts du numérique, les mutations de l’insertion, les fragilités sociales accrues, et la nécessité de réinventer les formes d’accompagnement sans perdre l’ADN initial.
Deux époques, une même idée
Entre 1926 et aujourd’hui, tout a changé : les outils, les publics, les institutions, les cadres juridiques. Mais une chose demeure : l’idée qu’une personne empêchée de se déplacer n’est pas empêchée d’apprendre, de progresser, de se reconstruire. Marguerite Rivard écrivait depuis l’immobilité...
Aujourd’hui, Auxilia agit dans un monde numérique, institutionnel, complexe — mais avec toujours la même conviction fondatrice. Et c’est cela, la vraie continuité. Une œuvre née de lettres manuscrites, prolongée par des dispositifs modernes, portée successivement par des générations de bénévoles, de salariés, de partenaires, de femmes et d’hommes engagés.
Une chaîne active depuis cent ans. Et au bout de cette chaîne, une même question, intacte : comment ne laisser personne hors du lien ?
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